Quand tu te sens triste, ferme les yeux et envole toi...

Besoin de m'évader, envie de voyager... Regarder le ciel, aller à l'aéroport et s'enfuir loin. Et si on partait, là, maintenant, ensemble ? Tout va si vite... Arrêtons le temps, et vivons simplement le bonheur. Oublions les obligations, les priorités, oublions tout. Ne restera que la joie du présent. On se couchera dans l'herbe, et on inventera notre monde, des étoiles dans les yeux...

# Posté le mercredi 22 avril 2009 14:15

Modifié le mercredi 22 avril 2009 14:30

Les maux par les mots


Impromptus, la correspondance.


Sauf mégalomanie particulière, on ne correspond qu'avec ses contemporains [...], et il y a là, me semble-t-il, quelque chose d'essentiel à la correspondance, qui fait sa pauvreté et son prix. Un vivant s'adresse à un vivant, et non pour les siècles des siècles ( comme certains écrivains, point toujours les meilleurs, dans leurs livres), mais pour partager quelque chose, un événement, ou une pensée, une émotion ou un sourire, presque rien et c'est souvent l'essentiel de nos vies, pour partager cette pauvreté que nous sommes, que nous vivons, qui nous fait et nous défait, avant que la mort nous prenne, pour ne pas renoncer, tant que nous respirons et quels que soient les kilomètres qui nous séparent, à la douceur de vivre ensemble, en tout cas en même temps, à la douceur de partager et d'aimer. Contemporains de la même éternité, qui est aujourd'hui. Passant dans le même passage qui est le monde. Tourgueniev, sur son lit de mort, voulut écrire une dernière lettre à Tolstoï : « Monsieur, ce fut un grand bonheur que d'avoir été votre contemporain. » Tout le monde n'est pas Tolstoï, tout le monde n'est pas Tourgueniev. Pourtant c'est un peu ce que nous voudrions dire, dans nos lettres, et que nous disons en effet, par nos lettres, par le simple fait de les écrire, et quoi que nous disions en vérité. Si l'on met de côté les échanges purement professionnels ou administratifs, c'est presque toujours d'amour que l'on écrit, et par amour, que cet amour soit de passion ou d'amitié, de famille ou de vacances, profond ou superficiel, léger ou grave. Je t'écris pour te dire que je t'aime, ou que je pense à toi, que je me réjouis, oui, d'être ton contemporain, d'habiter le même monde, le même temps, de n'être séparé de toi que par l'espace, point par le c½ur, point par la pensée, point par la mort. Partir c'est mourir un peu. Ecrire, c'est vivre davantage.
De nos jours, certes, le téléphone pourrait surmonter l'obstacle de la distance, et le surmonte en effet, qui transmet la parole à travers les pays ou les continents. On continue pourtant de s'écrire, et point seulement par économie. Plusieurs même, et j'en suis, préfèrent recevoir une lettre plutôt qu'un coup de fil. Pour quelle raison ? Parce que le téléphone est importun, indiscret, bavard. Aussi, surtout, parce que quelque chose ne peut être dit, ou mal, que seule l'écriture peut porter. L'écriture naît de l'impossibilité de la parole, de sa difficulté, de ses limites, de son échec. De cela qu'on ne peut dire, ou qu'on n'ose pas, ou qu'on ne sait pas. Cet impossible qu'on porte en soi. Cet impossible qui est en soi. Il y a des lettres qui remplacent la parole, comme un ersatz, un substitut. Puis celles qui la dépassent, qui touchent par là au silence. Celles-là ne remplacent rien, et sont irremplaçables. Ce dont on ne peut parler, il faut l'écrire.
Je me souviens, adolescent, avoir échangé des lettres avec telle jeune fille que je côtoyais tous les jours, au lycée, avec qui je parlais, et les lettres pourtant faisaient entre nous un lien plus essentiel, plus profond, plus intime. Elles passaient parfois par la poste, parfois de la main à la main, et cela ne nous a jamais paru saugrenu ni absurde. Pourquoi s'écrire quand on peut se parler, quand on se parle effectivement ? Parce qu'on ne peut pas se parler toujours, ni de tout, parce que la parole peut faire obstacle à la communication, parfois, ou la vouer au bavardage, parce qu'il faut prendre le temps d'être seul, d'être vrai, parce qu'il est doux de penser à l'autre en son absence, dût-on le voir le lendemain, de lui dire la place qu'il occupe dans notre vie, même quand il n'est pas là, dans notre c½ur, dans notre solitude, et c'est ce que la parole ne saura jamais faire, puisqu'elle l'abolit. La parole ne nous rapproche d'autrui, bien souvent, qu'en nous séparant de nous-même, et ne nous rapproche ainsi de l'autre que fictivement, qu'en surface ou pour la montre. Dans une lettre, au contraire, on n'atteint autrui qu'en restant au plus près de soi. Mais on l'atteint, du moins cela arrive, et à une profondeur où les paroles n'accèdent que rarement. L'écriture est plus proche du silence, plus proche de la solitude, plus proche de la vérité.

André Comte-Sponville (1996)


# Posté le dimanche 20 janvier 2008 12:12

Modifié le dimanche 02 mars 2008 17:12